Gilles VINCENT est un auteur de polar qui compte dans le paysage du roman policier français. Il est né à Issy-les-Moulineaux le 11 septembre 1958. Un grand-père député du Front Populaire, grand résistant, déporté… Une grand-mère institutrice, hussarde de la République, bouffeuse de curés. Un père prof de Fac, une mère prof de Lettres, puis psychanalyste (personne n’est parfait). Et c’est du côté de Valenciennes qu’il passe sa jeunesse dans laquelle ne trouvent grâce à ses yeux que les livres, les histoires, les mondes imaginaires. À 14 ans, au Maroc, il découvre Frédéric Dard et dévore tout San Antonio jusqu’à en oublier la magie du désert. Sa décision est prise : plus tard lui aussi il racontera des histoires. À 20 ans, il abandonne ses études pour une carrière de commercial. Il rejoint le sud, Marseille tout d’abord puis les environs de Pau où il vit depuis quelques années, tout entier consacré à « l’aventure des mots » : ateliers, classes, conférences et romans. Il a publié 7 romans dont Djebel, un polar pour lequel Isabelle Adjani a optionné les droits cinématographiques. Il a reçu le Prix Marseillais du Polar 2010 pour son roman Sad Sunday. Dans les auteurs qui l’ont marqué, on retrouve Duras, Besson, Van Cauwelaert, Don de Lillo, Jesse Kellerman et Frédéric Dard bien sûr ! Dans ses passions se mêlent le ciné, les bouffes entre copains, les courses autour du lac, la lecture bien sûr, les rêves, tous les rêves et Madrid où il se verrait bien vivre un jour…

Il rejoint Les éditions Numeriklivres avec un polar inédit, 1, 2, 3… sommeil (disponible exclusivement en numérique à partir du 7 novembre 2014)dans lequel trois suicides ressemblent furieusement à des meurtres scénarisés, figés sur papier glacé par un photographe dont l’art de l’instantané noir et blanc le dispute à de macabres intentions.

En plus de dérouler une atmosphère très noire dans vos romans, avec une intrigue qui va crescendo jusqu’à l’apothéose, vous mêlez une écriture à la fois poétique et charmeuse, avec des touches d’humour entre des scènes violentes et bouleversantes qui ne ménagent pas votre lecteur. Cette richesse de la langue, c’est incontournable pour vous ?

« En tant que lecteur, je suis très sensible, très attentif à la langue que le romancier me propose. Aussi, quand j’écris, je prends soin de l’agencement des mots, des musiques qui en découlent. Quand j’étais gamin, mes parents écoutaient Reggiani en boucle. Les textes de Dabadie et de Delanoë m’ont appris qu’il existe plus de nuances de gris que de couleurs sur l’arc-en-ciel, et que même dans le drame, l’ombre du beau existe. Ces textes, je pense, ont imprimé en moi une exigence de lecteur qui, peu à peu, s’est transformée en exigence de romancier… »

Souvent dans vos romans, les meurtres ou les crimes de l’enquête qui débute trouvent leurs sources dans un passé plus ou moins récent, un passé trouble sur fond de guerres, ou entaché par les secrets inavouables et inavoués de l’armée, un passé dont les remous finissent par crever la surface de notre présent. C’est quelque chose qui nourrit votre inspiration ? Quelque chose de l’humain et de la souffrance inscrite au patrimoine des hommes qu’il vous semble important de dénoncer ?

« Ce n’est un secret pour personne que la plupart des tragédies trouvent une explication dans les méandres du passé. Aussi, ce lien entre « l’avant » et le « maintenant », ce fil conducteur autour duquel mijotent les haines, les rancœurs, les chagrins, ce fil, donc, me sert de repère, de chemin à suivre. Comme une piste à remonter en marche arrière et qui va me guider tout au long de l’écriture… »

La commissaire Aïcha Sadia, le commissaire Jens Holtan, le détective Sébastien Touraine, ex-flic reconverti… vos personnages sont tous d’une grande complexité, avec chacun ses blessures, ses tourments, ses contradictions, ce qui les rend d’une certaine façon extrêmement ordinaires avec toutefois une dimension extraordinaire liée à ce à quoi ils sont confrontés. Comment donnez-vous « vie » à ces personnages, quelles sont les caractéristiques importantes pour vous qui vous permettent de « construire » les hommes et les femmes de vos romans.

« En fait, je suis guidé par deux sujets qui me passionnent, me font fouiller, chercher, investiguer depuis toujours : la complexité des êtres fragiles, des destins malmenés par la vie. Et, second centre d’intérêt : les diverses déclinaisons du sentiment amoureux. C’est pour cela que mes personnages ne sont pas des super-héros. Ils sont comme la plupart d’entre nous, forts et fragiles, bons et parfois un peu minables aussi. Ils bossent, tombent, se relèvent, aiment, sont amants, amis, comme nous tous, les acteurs fragiles de notre société, de ce temps si court qu’il nous est donné de vivre en faisant de notre mieux… »

Vous êtes un auteur de polars qui prend une place de plus en plus importante dans le paysage français, avec le prix Europolar 2014 pour Djebel (Jigal), le prix CEZAM 2014 pour Beso de la muerte (Jigal), des sélections dans nombre de prix du roman policier. Comment ressentez-vous cela, quelles sont vos envies, quelles perspectives pour votre carrière ?

« Le bonheur d’écrire, c’est d’être ému, bousculé, bouleversé aussi, par la phrase qu’on vient d’écrire, cet agencement secret des mots qu’on porte en nous. Et puis, des mois plus tard, parfois des années, le bonheur d’écrire c’est d’avoir face à soi des lecteurs touchés à leur tour par les mots qu’on a écrit, mis tant de temps à façonner. En un mot, les prix, les récompenses, cela me rend heureux. Après des mois de doute, de solitude face à la page, tout cela porte en soi le parfum de la reconnaissance… que du bonheur !!!

Mes projets ? Écrire, écrire… mais tout ça, pour l’instant, doit rester secret. Mes projets doivent encore maturer, se construire, et cela prend du temps. Ce que je peux vous dire, c’est que mes projets d’écriture, au trimestre près, sont calés jusqu’en septembre 2018.

Sinon, j’aimerais vivre une expérience de résidence d’auteur, écrire loin de chez moi, partager avec d’autres l’écriture, le silence. J’aimerais aussi peaufiner la pièce de théâtre écrite l’année dernière, confier le texte à une troupe, devenir spectateur de mon texte.

L’écriture, à l’instar du sentiment amoureux, peut se décliner sous des formes bien différentes. Aussi, un peu comme le lecteur que je suis, curieux et gourmand, je reste ouvert à toutes les aventures de mots… »

Propos recueillis par Anita Berchenko

01sommeil800

EN SAVOIR PLUS SUR « UN, DEUX, TROIS…SOMMEIL »