Dans mon précédent essai, « Mon collègue est un robot », je présentais une quarantaine de robots déjà capables de faire notre boulot. Policier, enseignant, ouvrier, musicien, il y a et il y aura de plus en plus de robots. Dans un monde de « Panama papers », d’ultracapitalisme, le problème ne vient pas des machines, mais bien de la place qu’on laissera aux humains, les homo sapiens lambda comme vous et moi.
J’imaginais en conclusion deux grands scénarios : l’apocalypse, dont je ne prolongerai pas plus avant l’étude. Après tout, ce sera bien assez la merde quand ça arrivera pour qu’on ne se colle pas un ulcère en y réfléchissant.
Non, concentrons-nous sur la deuxième hypothèse que j’évoquais : un nouvel âge d’or pour l’humanité. Au niveau mondial forcément. Il faudra que cet âge d’or profite à toutes et tous et pas seulement à l’Occidental mâle quadragénaire. Bref, dans ce cas, tout va bien : les robots nous nourrissent, fabriquent ce dont nous avons besoin. Nous bénéficions tous d’un revenu de base outrageusement décent, la vie est belle.
Alors ? Plus de raison d’écrire ? On ne va quand même pas écrire sur le bonheur. Rien de plus soporifique. Oui, mais non. Même si nous atteignions cet état, j’avoue m’être laissé emporter par une vague d’optimisme démesurée en imaginant cette planète dégoulinante de béatitude. L’humanité n’a plus à travailler. C’est un fait. La civilisation du travail est morte et enterrée. OK. Mais qu’adviendra-t-il après ?
Dans mon esprit, idéalement, il se passait que tout le monde nageait dans la félicité, l’allégresse et tutti quanti. Heureusement, je ne passe pas trop de temps dans mon esprit ou plutôt j’en sors assez régulièrement. Pour lire, discuter, boire des coups et lire George Orwell par exemple.
Qui nous fait remarquer dans son magistral « Quai de Wigan » que dès qu’un progrès technologique facilite la vie des humains, les humains l’utilisent. Très concrètement, vous devez faire deux heures de marche dans la montagne pour aller travailler ? Le jour où un bus passe devant chez vous et vous dépose vingt minutes plus tard à votre boulot, vous montez dans le bus. Ne faites pas « Moui, faut voir, j’aime bien marcher », on vous connait, vous prenez le bus.
Et pas que vous. Toute l’humanité prend le bus. Sauf, toujours dixit George, quelques zozos ou illuminés — aujourd’hui, on dirait crétins ou demeurés. Mais ceux-là ne représentent qu’eux-mêmes et ici, on s’intéresse à toute l’humanité, pas moins.
Et alors ? Quel est le problème me demanderez-vous ? On ne va quand même pas passer sa vie à crapahuter dans la montagne pour éviter la facilité ! Quel est le problème ?

 

Le problème, c’est que presque tout ce que nous trouvons de grand chez l’être humain procède de sacrifice, d’efforts. Ne secouez pas la tête en signe de négation. Cherchez plutôt : Jean Moulin, sacrifice. Eiffel, effort. Léonard de Vinci ? Son talent ? Oui, mais comme disait Brel, le talent c’est de l’envie et de la sueur. Et il faut avoir une sacrée envie de suer pour peindre, écrire, bricoler, tous les jours de l’année. Schindler ? Sacrifice. Et on pourrait continuer la liste indéfiniment, il y a presque toujours une notion d’effort et de sacrifice pour ce que nous admirons. Oublions Jean Moulin et Schindler, oublions le sacrifice qui nous emmènerait trop loin et focalisons-nous sur cette idée d’effort. Et revenons sur Orwell et deux autres extraits du « Quai de Wigan » : « Le progrès mécanique tend ainsi à laisser insatisfait le besoin d’effort et de création présent en l’homme. » Ça, c’était pour mon premier essai. Que fera-t-on vraiment quand les robots feront notre boulot ? J’imaginais que nous pourrions laisser libre cours à notre besoin de création.
Mais George ajoute : « Du moment que la machine est là, on se trouve contraint de s’en servir ».
Oui. Comme le remarque George, quand vous avez un robinet, vous n’allez plus chercher de l’eau au puits. Jamais. Ou alors une fois de temps en temps quand vous avez des invités. Pour faire genre.
On pourrait résumer le propos de cet essai ainsi : lister tous les robinets de notre monde connecté. Puisque chaque amélioration tend à être utilisée, qu’allons-nous y gagner et qu’allons-nous y perdre ?
Après vous avoir convié, en toute modestie, à la fin de la civilisation du travail, je vous invite à l’avènement d’une nouvelle humanité : celles des sous-hommes connectés.

 

 

EXTRAIT de “Les sous-hommes connectés”, Éditions Numeriklivres • version numérique (ebook) actuellement en pré-commande à 2,99€ au lieu de 5,99€ jusqu’au 24 novembre 2017. Pour en savoir plus cliquez [ICI]. Pré-commande également disponible sur Amazon, Kobo, iBookstore Apple.

 

À propos de Les Sous-hommes connectés

Les objets connectés nous facilitent la vie, la simplifient. Mais ces objets qui vont nous apporter tant, que vont-ils nous prendre ? Quel est le prix à payer en échange de leur aide ? Le désir d’écrire cet essai est parti d’un constat de George Orwell : dès qu’une solution simplifie la vie, les hommes l’utilisent. Tous, tout le temps. Et nous trouvons cela normal, alors que presque tout ce que nous admirons chez l’être humain est lié à l’effort, au prix de l’effort. Quels humains allons-nous devenir si la notion d’effort disparait de nos vies ? Du matin au soir, de la chambre au bureau, pour les enfants ou les vieillards, il y a toujours un objet pour vous éviter un effort. Du frigo au stylo, des chaussures au casque, ces objets décident pour vous, à votre place. Qu’allez-vous décider alors ? Votre vie vous appartiendra-t–elle ou à une entreprise dont vous ne savez rien ? Tour à tour vulgarisateur, drôle, ironique, acide, cet essai vous propose un voyage unique, entre rires et larmes, dans la civilisation du moindre-effort où les plantes s’arrosent toutes seules, les chiens commandent leur nourriture et les frigos font les courses. Un monde réel où votre brosse à dent vous dénonce à l’assurance, votre assiette vous engueule et votre verre devient baveur après la troisième bière.

ISBN EBOOK : 978-2-37733-119-2 ISBN PAPIER : 978-2-37733-118-5