Tang LoaëcTang Loaëc, dans son nouveau roman Une source parmi les ruines aux Éditions Numeriklivres, aborde le délicat sujet du djihadisme mais du point d’un vue d’un terroriste. La littérature peut-elle être le médium d’un espoir de rédemption et de paix qui sommeille chez les tueurs ? L’auteur s’est confié à Anne Bert pour expliquer sa démarche dans une entrevue qui donne à réfléchir sur un sujet grave.

Pourquoi avoir choisi cet angle narratif rarement traité d’ailleurs, le point de vue d’un djihadiste, pour raconter le drame afghan ?

Comment pénétrer la réalité du djihad autrement qu’en habillant son regard de l’expérience de celui qui l’a vécu ? Mais immédiatement il faut dire que le narrateur ici est un homme qui retrouve progressivement contact avec lui-même, et veut échapper au djihad et à la haine, quand même celle-ci l’avait possédée à l’heure de son devoir de guerre.

Ce n’est donc pas le point de vue d’un fou de dieu, mais celui d’un homme qui redevient humain, au-delà des théologies et des endoctrinements. Ce récit de fuite et de guerre est avant tout celui d’un retour à la paix.

J’ai voulu ouvrir une lucarne pour qu’il soit possible d’échapper à la haine. J’aimerai qu’il ne s’agisse pas d’un étroit défilé, mais au contraire d’une immense plaine… mais ce ne pourra l’être que si ce livre est lu, traduit, partagé. Je veux faire savoir que le retour à la paix est, ne serait-ce que possible.

Comment avez-vous pu pénétrer ce personnage ?  Qui est cet homme rongé par la violence et la désespérance ? 

D’abord je veux rappeler que les « Afghans », nom donné aux djihadistes revenus des guerres d’Afghanistan, ne sont pas des Afghans, mais des étrangers venus en Afghanistan pour soutenir un djihad local et qui repartent le disséminer dans le reste du monde. Les compagnons du narrateur sont cet assemblage hétéroclite d’Arabes, de pashtouns afghans, d’ouïghours chinois, de nationaux français, anglais, allemands issus de l’immigration.

Ce djihadiste dont je fais le narrateur a du sang perse, mais une éducation française. Il a reçu notre éducation, mais n’a pas trouvé le moyen de la faire cohabiter avec sa détresse personnelle. Comme chacun de ceux qui l’entourent, son engagement est nourri à sa haine. La forme est le djihad, mais le désespoir muet qui y mène est une histoire personnelle.

Y-a-t-il une réelle construction logique et implacable à la haine, politique et religieuse, ou bien pensez-vous que ce soit un infernal engrenage qui n’a même plus de sens ? 

La haine n’est jamais une construction logique, ni politique ni religieuse, car les mêmes idéaux politiques ou religieux chez certains produisent le plus héroïque dénouement, et véhiculent chez d’autres, la haine. Les idéaux ne portent pas le mal. Ils sont seulement, hélas, assez aisément manipulables pour en faire des vecteurs d’endoctrinement qui dénaturent leur valeur première.

Qu’est-ce donc que la haine ? C’est un sentiment qui puise sa virulence dans les douleurs que chacun porte. La souffrance nourrit un sentiment victimaire et devient le terreau de la haine. C’est terrible. Cela n’excuse évidemment rien. La souffrance n’oblitère pas la responsabilité individuelle.

Les mêmes souffrances chez l’un mèneront à plus de compassion, chez beaucoup d’autres à l’amertume ou la vengeance. L’engrenage géopolitique est effroyable, mais il n’y a pas de fatalité individuelle et il est important de le dire, ce que je fais en écrivant ce texte. Il n’est pas un djihadiste qui ne puisse échapper au pire pour revenir à la vie. Ce même élan d’héroïsme qui est mis au service de la bombe pour tuer des dizaines ou des centaines de personnes peut servir au contraire à sauver un seul enfant et c’est plus important que tout le reste. C’est le début de l’espoir.

La rencontre avec l’enfant que votre héros aurait dû tuer, mais qu’il sauve est fortement symbolique. Tout comme sa fuite, qui mène le récit, à travers des territoires marqués par la guerre et l’Histoire. 

Oh oui, combien vous avez raison Anne. Un enfant peut tout vous donner, il n’est même pas besoin que ce soit le vôtre. Il lui suffit de vous aimer et de vous pardonner pour ce que vous êtes. Ne pas voir seulement vos failles, mais aussi le meilleur de vous, pour peu que vous le lui donniez. Pas toujours non plus… les enfants ne sont aussi que des humains.

Le djihadiste d’Une source parmi les ruines sauve l’enfant, qu’il a d’abord blessé, et l’enfant à son tour le sauve, pas physiquement, mais spirituellement, parce qu’il lui rend une innocence. C’est le premier qui lui réapprend à aimer.

Tout au long du récit, le narrateur fuit la guerre pour sauver sa propre vie, après le déluge de feu que l’Amérique a fait pleuvoir sur les camps d’Al Queda. La guerre le poursuit cependant, elle est à ses basques, ses ennemis comme ses compagnons la portent tous et si certains comme lui partagent une étincelle de pureté, d’autres sont au-delà de l’espoir, ce qui ne veut pas forcément dire non plus qu’ils ne sont pas des hommes.

Est-ce que cela n’est que littérature, ou bien la littérature peut-elle être le médium d’un espoir de rédemption et de paix qui sommeille chez les tueurs, jamais évoqué dans les mass-medias qui ne relatent que l’horreur terroriste ? Regrettez-vous cet abandon de l’espoir en l’homme ?

Je ne sais pas ce que cela peut jamais vouloir dire « cela n’est que de la littérature ». La littérature est un cheminement vers la vérité ou ce n’est pas du tout de la littérature. Ceci à condition de ne pas vouloir prouver une thèse – ce qui est la mort de la vérité littéraire –, mais d’être la membrane qui résonne là où le besoin le plus fort se fait sentir. Permettre aux hommes et femmes pétris de haine de retrouver le chemin de la paix, il n’y a rien que je puisse imaginer de plus essentiel pour chaque individu ou collectivement.

Jamais je ne peux abandonner l’espoir. Nous savons que nous humains sommes capables du meilleur et du pire. Je ne me fais aucune illusion sur le chemin le plus fréquent, mais nous sommes aussi capables du plus beau à chaque tournant de notre vie.

Certainement, ce récit est fait pour ne jamais perdre espoir… et aussi pour qu’à chaque moment où nous portons une haine, nous puissions retourner vers la paix.

 Ne craignez-vous pas de faire des djihadistes des héros ?

Mais ces hommes-là sont très souvent des hommes courageux. Ils tuent des innocents, mais ils sont prêts à combattre les plus puissantes armées du monde et parfois comme pour le 9/11 avec seulement des cutters ! Je supporte mal que des hommes politiques abrités derrière des caméras les traitent de lâches. Ces gens sont prêts à donner leur vie pour ce à quoi ils croient. Malheureusement, ce qu’ils croient est nourri à leur haine et à l’obéissance aveugle d’autres qui convoitent. Le problème du monde est la cupidité (richesse ou pouvoir) et elle est partout. Le problème du terrorisme est la haine individuelle attisée pour pousser des hommes qui souffrent au meurtre.

Comment pouvez-vous déchiffrer un djihadiste ?

D’abord parce que ce sont des êtres humains comme vous et comme moi. Pensez aux croisés vus à l’aune des Orientaux lorsqu’ils sont venus piller et conquérir Constantinople et le Levant au nom de la libération du tombeau du Christ ! J’ai rêvé pendant mon enfance d’être un chevalier, ça me semblait parfaitement héroïque, mais ce fut une boucherie évidemment, avec la technologie en moins.

Je peux lire dans les entrailles d’un humain empreint de haine et de douleur aussi parce que c’est une chose que j’ai vécu au travers mon histoire personnelle et mon histoire familiale. J’ai pu apprendre que face aux mêmes souffrances, l’un saura revenir à la paix et l’autre seulement détruire jusqu’aux êtres chers et se détruire.

Mais j’ai aussi rencontré des personnes et visité des lieux qui ressurgissent dans ce roman. Des hommes qui aspiraient à devenir djihadistes, a partir faire leur Afghanistan. Des femmes aussi. Je leur ai parlé suffisamment pour savoir que le chemin du tueur est parfois semé d’intentions pures.

Je ne décris personne que je puisse nommer. L’écrivain est une éponge qui absorbe les couleurs et en fait un récit.

Propos recueillis par Anne Bert